Ce matin je n’ai pas volé ma grasse matinée, après le shooting qui m’a amenée jusqu’à plus de 3h cette nuit.
J’avais été contactée par une styliste italienne pour participer à un éditorial à paraître au printemps. Comme de rigueur, Esmeralda Patisso et moi-même avons échangé de nombreux mails pour nous mettre d’accord sur le makeup en fonction de la direction du projet.
J’ai eu la chance de pouvoir leur suggérer Anna Marchenko de l’agence Mademoiselle pour la série. Nous avions travaillé ensemble sur un shooting récemment (dont je vous reparlerai sûrement!) et j’avais été conquise. Enjouée, pas prise de tête pour un sou, et avec une présence forte sur les photos, Anna est un mannequin idéal.


Le stylisme était superbe. Esmeralda et Chiara Tubia avaient concocté un mélange très moderne et subtil, mais, chut! je ne peux pas trop en dire! Il faut attendre la sortie en kiosques.
La pauvre Anna était malade comme un chien hier, mais elle s’est donnée à fond, malgré les antibiotiques, dans le froid et le vent. Elle a gardé sa bonne humeur en toutes circonstances. (Hier, je lui ai maquillé les tétons et fait du thé au miel, c’est un drôle de métier que le mien!)
Mannequin, c’est un métier de rêve… pour ceux qui ne savent pas ce que c’est! Il y a très peu de “supermodels” qui ne se lèvent pas pour moins de 10000$ par jour. Pour les mannequins ordinaires, courir de casting en casting, c’est épuisant, et tant que l’on n’est pas pris, cela ne rapporte pas un centime. Les campagnes de pub d’été sont souvent shootées en hiver, et de moins en moins sur des îles tropicales.
L’envers du décor, c’est que la mannequin qui se ballade dans les rues en manteau de fourrure et petite culotte dans les pages de Numéro, elle l’a probablement fait par -5°, avec un troupeau de badauds sortis du bar voisin en train de commenter. Elle devait sans doute aussi porter des chaussures avec 10 cm de talons, 3 pointures au dessus de la sienne et essayer de ne pas se casser la cheville en ayant l’air fière et forte devant l’appareil photo.
Non, non, je n’essaie pas de vous faire pleurer sur le sort de ces jeunes filles (et garçons), que personne n’a obligés. Simplement, la réalité est assez loin de ce qu’on imagine. L’autre jour ma gardienne était exaspérée au plus haut point après une mannequin qui avait rendez-vous chez moi et qui était en panique pour rentrer dans l’immeuble parce que son booker ne lui avait pas donné le code d’entrée. C’est difficile parfois de faire comprendre que cette (trop?) jolie fille de 1m80, qui ne parle pas français, n’a que 15 ans.
Il existe un mythe du mannequin, je crois, très fantaisiste et loin de la réalité. Le mannequin, pour certain, serait une fille très belle mais un peu idiote (ben oui, elle ne vont quand même pas être belles ET intelligentes!) qui ne fait que se trémousser devant un appareil photo ou un podium en tirant une tronche de 10 pieds de long. Evidemment, comme j’aime mettre partout mon grain de sel, je vais vous parler de mes expériences perso.
Peu de mannequins que je connais ont cherché activement à faire ce métier. Beaucoup ont été repérées par des agents, dans la rue, le métro, un bar, sur leur lieu de travail… Beaucoup font des études supérieures, le mannequinat étant une opportunité comme une autre de gagner un peu d’argent, et parfois de partir vivre à l’étranger. Elles ont la chance d’être grandes et de correspondre aux critères physiques qui leur permettent de faire mannequin plutôt que de bosser au McDo, mais la plupart s’accrochent à leurs études car elles sont conscientes que le mannequinnat est une voie très éphémère. A 26 ans, on est un vieux mannequin. Recyclage avant la trentaine, sauf pour de très rares exceptions.

Ce n’est pas un rouleau de printemps mais Anna dans sa couette.
J’étais sur un autre shooting dans la rue quand une dame pleine de distinction lança avec mépris en regardant le mannequin: “pfft! elle n’est même pas belle!” (No, it wasn’t about you, Anna.) Je commencerai par saluer à nouveau la classe d’un tel commentaire. Pour une fois que la modèle parlait français, en plus! (Heureusement elle n’a pas entendu.) Et rien n’est plus subjectif que la Beauté ; ce qui est beau pour l’un, peut apparaître fade ou laid à l’autre.
Certes, dans les années 80-début 90, l’ère des “supermodels”, on recherchait des modèles d’une certaine forme de beauté. Les mannequins étaient globalement athlétiques, affichant une image de bonne santé physique, et leur visage avait des traits harmonieux. Aujourd’hui, les critères ont changé. Je crois que ce qu’on demande aujourd’hui à une mannequin ça n’est pas forcément d’être belle, dans le sens “supermodel” du terme. On recherche de plus en plus des “gueules”, des visages avec une étrangeté qui les rend mémorables. Sasha Pivovarova (numéro 2 sur models.com) est entre autres connue pour son allure inquiétante, parfois zombie-esque. Lara Stone a ses dents. Freja Beha (que j’adore!) a un visage très androgyne, presque “dur” parfois. Evidemment, il existe plein de contre-exemples ; ça n’est pas une vérité générale mais une tendance parmi les mannequins.
Par ailleurs, il existe plein de “belles” femmes, qui ont entendu mille fois “oh, tu pourrais être mannequin !”, mais qui n’ont rien d’un mannequin. Ce qui distingue les mannequins (en plus de critères physiques très stricts, évidemment), c’est, je crois, une qualité difficile à mettre en mots, qu’on pourrait appeler la photogénie. Quand on voit un mannequin au naturel, souvent, elle ne paie pas de mine. Et en photo, c’est le feu d’artifice.
Quant à l’affirmation: être mannequin c’est seulement faire la belle devant l’appareil photo, ça a l’air facile dit comme ça, mais un bon mannequin doit avoir une parfaite connaissance et maîtrise de son corps. Elle ne peut pas juste se poser là, même si c’est de ça que ça a l’air au final, sur la photo. Pour “rendre bien”, un mannequin doit avoir conscience de chaque muscle de son corps. Prenez la photo d’un bras : si les muscles du bras sont tendus, cela va donner beaucoup de force à la photo, même si l’oeil du lecteur ne percevra pas ce détail. Etre mannequin, c’est crevant, surtout quand les shootings durent 10 heures avec seulement 10 minutes de pause sandwich.
Bon, sinon, ok, je l’admets : les mannequins font la tronche sur les photos. Souvent. Le mannequin qui rit n’a pas trop la cote dans les magazines de mode. C’est une question de tendance, ça changera. Peut-être…
Ah, et je vous incite vivement à vous rendre à l’exposition (encore deux jours!) de la photographe (adorable) avec laquelle j’ai travaillé sur l’édito hier. Elle s’appelle Nadia Moro et elle expose, à l’Institut Marangoni dans le 16ème, des photos de mode sub-aquatique à couper le souffle!

Non, non, je plaisante. Agyness Deyn est, je crois, une fille free style mais bien élevée, pas de propos déplacés pendant la fashion week de Londres. Mais un bandeau sur l’oeil qui ferait rougir d’envie Guybrush Threepwood…


Comme style.com le reporte, il semblerait qu’Agy ait attrappé une conjonctivite sévère qui a nécessité des mesures de camouflage extrêmes. Ca ne serait pas gravissime et ne justifierait pas de mot du medecin si l’hygiène était respectée backstage. Mais apparemment les autres modèles n’ont pas été épargnées.
Oui, je vais encore grogner sur l’hygiène. Pourquoi je prends cela autant à coeur? Parce que certains maquilleurs peu consciencieux ternissent l’image de la profession et nuisent à ceux qui se font une règle d’or de respecter la personne qu’ils maquillent. Et que, quand certaines personnes me disent même qu’être propre est une perte de temps, j’en ai juste le souffle coupé.
C’est monnaie courante de voir les maquilleurs pendant les défilés aller de modèle en modèle avec le même tube de gloss ou autres horreurs. Et même si c’est le stress total, qu’on n’a pas le temps, on ne peut pas jouer avec la santé des gens! La base c’est d’avoir plusieurs jeux de pinceaux (parce que, il faut être réaliste, on n’a pas le temps de les nettoyer entre chaque modèle), les plonger dans du nettoyant à pinceaux désinfectant pendant qu’on maquille la personne suivante. Et utiliser autant que possible des jetables (pour appliquer gloss, mascara, rouge à lèves, fond de teint…)
Je sais que la photo de droite fait un peu pub pour la SPA, mais regardez-la. Agy plisse ses petits yeux meurtris, et quand Agy a mal, moi je ne suis pas contente (quand elle se teint en brune non plus, mais c’est un autre débat).
(via thefashionspot.com)
PS: Si vous vous demandez de quoi je parle dans le premier paragraphe, il est temps de vous mettre à Monkey Island !
Dernièrement, j’ai adoré l’exposition intitulée “Les Années Folles” au Musée Galliéra. Mes yeux de maquilleuse se sont écarquillés devant les associations de couleurs inédites, les matières oubliées, les lignes géométriques et les motifs orientaux… Tout m’a donné envie de prendre mes pinceaux!
Je ne saurais que trop vous conseiller d’y aller, que vous soyiez maquilleur ou non. C’est une merveilleuse fenêtre sur cette époque qui a révolutionné la vie des femmes. C’est pendant les années 20 que les femmes s’approprient la modernité et le confort de la mode masculine. 170 modèles sont exposés. Patou, Poiret, Lanvin, Chanel sont évidemment présents.
J’ai eu le malheur d’y aller le 2 janvier, juste après les fêtes donc, et c’était plein à craquer. Mais l’exposition dure jusqu’au 30 mars.
Ah, amusant: les fards Bourjois n’ont pas changé d’un poil depuis lors, même les noms ont été conservés!
Cela me passionne toujours d’écouter la réponse des maquilleurs à la question : “Qu’est ce qui vous inspire?” Certains collègues ont, je le sais, des films fétiches qu’ils regardent lorsqu’ils sont en panne d’idées. Les maquilleurs et tous les artistes qui me lisez, partagez vous aussi ce qui vous inspire dans un commentaire.